De tout temps, la musique jamaïcaine s’est abondamment inspirée du cinéma, particulièrement du cinéma américain. L’un des thèmes cinématographiques les plus exploité par les artistes jamaïcains est, sans aucun doute, le Western qui donna naissance à des morceaux comme Return of Django des Upsetters, Jesse James Rides Again des Pyramids, etc. Pour en savoir davantage sur l’épopée du western reggae, reportez-vous au n°3 de la revue Chéribibi et au n°24 du magazine Natty Dread qui lui consacrent des articles bien étoffés.
Mais le Western n’a pas été la seule source d’inspiration des artistes jamaïcains, une autre – généralement moins abordée – se révèle presque aussi riche : le cinéma d’horreur. Et, c’est elle que je vais creuser dans cet article...
Dracula et les vampires
Avec les zombies, les vampires sont probablement les créatures les plus exploitées par le cinéma d’horreur. Le premier vrai film de vampire sort en 1922. Il s’agit de Nosferatu, une symphonie de la terreur (paru en France sous le titre de Nosferatu, le vampire) du réalisateur allemand Friedrich W. Murnaud. Il s’agit d’une adaptation du roman Dracula de Bram Stocker vis-à-vis duquel Murnaud a pris quelques libertés pour éviter de payer les droits d’auteur (même si il devra essuyer les procès intentés par la veuve de l’écrivain, Florence Stocker). Le film est en noir et blanc (évidemment !) et muet. Véritable chef d’œuvre, il marque indéniablement le début du cinéma vampirique, genre qui va se révéler très prolifique sous l’action de Universal Pictures et, plus encore, de la Hammer Films.
C’est ainsi qu’en 1931, Universal Pictures sort le Dracula de Tod Browning, une nouvelle adaptation du roman de Stocker. Le prince des ténèbres y est incarné par l’excellentissime et très charismatique Bela Lugosi (à l’origine ce devait être Lon Chaney, mais il mourut trop tôt…), à l’origine acteur de théâtre. Devant le succès que remporte son film, Tod Browning réutilise le genre avec La Marque du Vampire, en 1935. Bela Lugosi y joue toujours le vampire (le comte Mora), tant et si bien qu’on raconte qu’il s’imprégna à tel point de son rôle qu’il se fit enterrer avec la cape qu’il portait dans Dracula… pourquoi pas ! La même décennie, quatre autres films de vampires sortiront sur les écrans : Dracula de George Metford (1931), Vampyr, ou l’étrange aventure de David Gray de Carl Theodor Dreyer, The Vampire Bat de Franck Strayer (1933) et La Fille de Dracula de Lambert Hillyer (1936).
Pendant les années 40 et 50, une vingtaine de films mettant en scène des vampires envahiront les salles de cinéma. Certains furent de véritables ovnis, d’autres rencontrèrent un certain succès. Parmi eux, Le Cauchemar de Dracula, réalisé en 1958 par Terence Fisher, est le premier film de vampire sorti par la Hammer Films. Il met en scène Christopher Lee dans le rôle de Dracula, (le premier d’une très longue série) et Peter Cushing dans celui du docteur Van Helsing. Ces deux acteurs aux prestations fantastiques deviendront les deux emblèmes des films de la Hammer. Le filon vampirique semblant lucratif, une suite est donnée en 1960 mais, cette fois, sans Christopher Lee.
Jamais le genre ne sera autant exploité que dans les deux décennies suivantes, largement dominées par la Hammer Films qui va inonder les salles de cinéma avec ses films d’horreur, en particulier de vampires.
En 1966, Terence Fisher réalise la suite de son premier film de vampire avec Dracula, The Prince of Darkness. Le film est sorti par la Hammer, et le rôle du buveur de sang est toujours dans les mains de Christopher Lee qui, étrangement, ne prononce pas un seul mot dans le film. Le film est un succès, d’autant que le public attendait avec impatience de savoir comment Dracula reviendrait à la non-vie. Nouveau succès, nouvelle suite. En 1968, la Hammer sort Dracula et les femmes de Freddie Francis (toujours avec Christopher Lee). Ce nouvel opus se révèle bien plus violent que le précédant et semble s’inscrire dans la « révolution des mœurs » en cours cette année-là, comme en témoignent, en autre, les ardeurs sexuelles de Veronica Carlson et l’alcoolisme du prêtre. Le film, s’il choque davantage que les autres, n’en est pas moins la plus importante réussite commerciale de la Hammer qui s’en met alors plein les poches. La série se poursuit avec pas moins de quatre films : Une Messe pour Dracula de Peter Sasdy (1970), Les Cicatrices de Dracula de Roy Ward Baker (1970), Dracula 73 de Alan Gibson (1972) et Dracula vit toujours à Londres de Alan Gibson (1973). Malheureusement – et fallait s’y attendre ! – les scénarios sont de moins en moins originaux. La qualité, quant à elle, n’est plus toujours au rendez-vous, sans doute éclipsée par les velléités commerciales de la Hammer. Christopher Lee, bien conscient de cette dégradation, décide de ne plus jamais jouer le rôle de Dracula après Dracula vit toujours à Londres. De fait, dans le dernier film de la série - Les Sept Vampires d’Or de Roy Ward Baker – le comte Dracula est joué par John Forbes-Robertson. Ce dernier film mérite que l’on s’y attarde un peu, tant il est étrange. A l’époque, la Hammer perd de la vitesse, le public se lassant de plus en plus des scénarios de ses films. Pour se renouveler un peu, elle décide donc de surfer sur un genre alors assez en vogue : les films de kung-fu. C’est ainsi qu’elle se lance dans une coopération internationale avec le célèbre studio Shaw Brothers, basé à Hong Kong, pour donner naissance à une œuvre à mi-chemin entre le film de vampires et le film de kung-fu : Les Sept Vampires d’Or, l’histoire d’un village chinois où les femmes sont enlevées par des vampires. Malgré quelques incohérences dans le scénario, le film s’en tire plutôt bien, surtout de part son originalité. Notons également qu’il n’est pas sans rappeler Les Sept Samouraïs d’Akira Kurosawa…
Si tous ces films mettent en scène le personnage de Dracula, la Hammer produit aussi d’autres films avec des vampires inédits, bien que généralement très proches du stéréotype popularisé par Bram Stocker. Parmi ces nouveaux vampires, on retrouve la Comtesse Karnstein (inspirée du roman Carmilla de Sheridan Le Fanu, paru en 1871) dans le superbe The Vampire Lovers de Roy Ward Baker (1970), rapidement suivi de Lust For A Vampire de Jimmy Sangster (1971) et de Les Sévices de Dracula de John Hough (1971). Autre vampire, le Baron Meinster, mis en scène par Terence Fisher dans Les Maîtresses de Dracula en 1960.
En plus de ceux-là, la Hammer sortira quatre autres films de longues canines, ce qui porte à quinze le nombre de films de vampires sortis par la Hammer pendant les années 60 et 70. Néanmoins, comme on l’a vu, dans tout ce lot, la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. Si les films de Terence Fisher sont de véritables chefs d’œuvre, les suites se détériorent petit à petit, les scénarios devenant, pour la plupart, rébarbatifs et de moins en moins accrocheurs. Le public aussi commence, à partir des années 70, à se lasser des aventures de Dracula et consorts, tant et si bien que la Hammer connaît des difficultés financières de plus en plus en dures. Elle s’essaiera dans la coopération internationale (notamment avec Les Sept Vampires d’Or, comme on l’a vu), avant de décliner en 1979 avec un film qui ne rencontrera pas le moindre succès (Une femme disparaît de Anthony Page).
En dehors des films de la Hammer, d’autres paraissent dans le cours des années 60 et 70 et remportent, aussi, un impact populaire important. C’est le cas, par exemple, du Bal des Vampires de Roman Polanski en 1967, ou de la parodie très réussie Les Temps sont durs pour Dracula de Clive Donner en 1974. Moins remarqué par le grand public, le cinéma vampirique est aussi marqué, dans les 60’s et 70’s, par les films du réalisateur français (anarchiste !) Jean Rollin : Le Viol du Vampire (1968), La Vampire Nue (1970), Vierges et Vampires (1971) et Le Frisson des Vampires (1971). Mais ces films – aux budgets très réduits - relèvent davantage du registre de l’érotisme et du fétichisme que de l’horreur pour l’horreur, à tel point que le premier se vu couper une de ses scènes par la censure de l’époque.
Sur le petit écran, le vampire va aussi faire des ravages, comme en témoigne l’épopée de la série télévisée Dark Shadows. Créée en 1966 par Dan Curtis, cette superbe série se terminera en 1971 après 1225 épisodes ! Le vampire, appelé Barnabas Collins, n’apparaît qu’au 211ème épisode mais devient rapidement le pilier de la série. Devant le succès indéniable aux Etats-Unis, Dan Curtis réalisera deux adaptations cinématographiques : La Fiancée du vampire en 1970 et Night Of Dark Shadows en 1971.
Dans les années 80, 90 et début 2000, le vampire continue d’être l’objet de certains films, mais à une fréquence moindre. On peut, notamment, relever l’un des chefs du genre, le Dracula de Francis Ford Copola, probablement l’une des meilleures (si ce n’est LA meilleure) adaptation du roman de Bram Stocker au cinéma. A noter aussi, la trilogie délirante des Une Nuit en Enfer (1996, 1999, 2000) et le célèbre Vampires de John Carpenter (1998). A côté, on trouve aussi quelques gros navets, comme Dracula 2000 et Dracula 3000.
Mais ces années ont aussi été le théâtre de films revisitant complètement le mythe vampirique. Parmi eux, on peut surtout remarquer les petits bijoux comme Les Prédateurs de Tony Scott (1983)[1], The Addiction de Abel Ferrara (1996) et La Sagesse des Crocodiles de Po-Chih Leong (1998). Les vampires qui y sont mis en scène se détachent avec brio du stéréotype popularisé dans les années 60 et 70 et nous séduisent encore davantage. Plus récemment, le vampire semble revenir à la charge. Si les navets comme Twilight (2008 et 2009) semblent rencontrés un engouement indigne, certains chefs d’œuvre continuent à sortir, comme le superbe Morse de Tomas Alfredson (2008), véritable bijou du genre, ou encore La Fiancée de Dracula de Jean Rollin (2002). On peut aussi noter, dans le genre comique-horreur, le relatif succès plutôt mérité de Lesbian Vampire Killers de Phil Claydon (2009). Enfin, il semble que les vampires d’aujourd’hui se sentent mieux sur le petit écran, en témoigne l’abondance de séries télévisées les mettant en scène : Vampire High (2001), Blade (2006), Blood Ties (2007), Moonlight (2007), True Blood (2008), Being Human (2008), Demons (2009), Vampire Diaries (2009). Vous vous en serez douté, la qualité est loin d’être toujours au rendez-vous.
Incontestablement, les années 60 et 70 sont donc celles du cinéma de vampires (du moins en quantité). En quoi ce genre va-t-il influencer la musique jamaïcaine de l’époque ?
La première référence faite aux vampires dans la musique jamaïcaine remonte à 1966 avec un titre rocksteady de Bobby Aitken nommé Vampire. Puis, plus rien jusqu’en 1969 où l’on recense plusieurs titres sur les buveurs de sang aux longues canines : The Upsetters avec l’instrumental early reggae The Vampire où le jeu de l’orgue retransmet à la perfection l’ambiance des films de la Hammer ; Dracula The Prince Of Darkness de King Horror (qui reprend le titre du film de Terence Fisher sorti en 1966) avec un orgue qui glace le sang et un deejay à la voix ténébreuse[2]. L’année suivante, les Upsetters en remettent une couche avec Return Of The Vampire. En 1972, c’est au tour de Jah Fish de s’y coller avec Vampire Rock sur le label anglais Grape, suivi, la même année, par le titre Barnabass des Jumpers, en référence au vampire Barnabas Collins de la série télé Dark Shadows. En 1973, The Crystalites sortent Blacula sur le label Grappe, titre indéniablement inspiré du film du même nom de William Crain, sorti en 1972 et mettant en scène le premier vampire noir de l’histoire du cinéma.
En 1974, Charles Hanna & The Graduates font, à leur tour, un titre sur la série Dark Shadows, classiquement intitulé…Dark Shadows. Il s’agit d’un superbe early reggae à l’orgue qui sort sur le label Graduates et qui nous transporte aisément dans l’atmosphère de la série.
En 1976, Devon Irons sort Ketch Vampire sur le label Black Art de Lee Perry qui sort lui-même le dub intitulé Vampire. La même année, Peter Tosh enregistre un single avec en face A Dracula, et en face B sa version Vampire, accompagnée d’hurlements de loups et de petits cris.
Dans les débuts des années 70, on trouve aussi un autre titre Dracula d’un groupe appelé The Vulcans, titre tiré de leur album (unique ?) Star Trek. Je ne connais que peu de choses au sujet de ce groupe qui semblerait avoir été un groupe de studio du label Trojan, mené par le clavier Ken Elliott. Quoiqu’il en soit, le titre est très bon, un riddim early reggae couvert par un clavier psychédélique et chevauché par la voix profonde et grave d’un gars dont je ne connais pas le nom.
Le vampire n’inspire alors pas seulement les chansons des artistes, mais aussi les labels des producteurs. En témoigne le label Vampire Blood de T. Blair, créé en 1973, et consacré à des productions reggae roots jusqu’en 1979 (voir photo à côté du titre de l’article).
En 1977, Lone Ranger enregistre Barnabas Collins, influencé à son tour par la série Dark Shadows dont nous avons déjà parlé plus haut. Pour la petite anecdote, le chanteur Yellowman y répondra, la même année, par Me Kill Barnie. Au début des 80, les Black Uhuru sortent, sur l’album Sinsemilia (Island Records), le titre Vampire, dans lequel ils exhortent Jah a détruire tous les wicked men (les méchants !) et autres buveurs de sang… Un peu après, en 1981, The Scientist sort un LP de dub absolument magnifique intitulé Rids The World Of The Evil Curse Of The Vampires, dont chaque titre fait allusion à un monstre. Evidemment, trois titres concernent les vampires : Dance Of The Vampires (dub du You Are A No Good de Michael Prophet), Blood On His Lips (dub du Love In My Heart de Wayne Jarrett) et Your Teeth In My Neck (dub du Love & Unity de Michael Prophet). Au passage, on peut signaler que cet album a été repris pour le jeu GTA III qui n’a, évidemment, payé aucun droits d’auteurs…
En 1985, la pochette de l’album Ghost Busters de Early B représente le deejay en train d’enfoncer un pieu dans la tête d’un vampire qui dormait paisiblement dans son cercueil. Deux ans après, en 1987, c’est au tour de Sancho de sortir une ‘’vampire tune’’ avec le titre dancehall Chase Vampire dont le riddim donnera lieu à toute une série.
De nos jours, le ‘’vampire reggae’’ n’est toujours pas mort, comme le confirme le groupe espagnol, au nom très parlant, The Transilvanians. Composé de neufs artistes, ils ont, à l’heure actuelle, sorti un premier album de cinq morceaux (ska et rocksteady) à la pochette très amusante où on les voit dessinés en vampires dans un cimetière. Ils devraient prochainement sortir un nouveau LP intitulé…. Vampire Lover ! On attend ça avec impatience. En attendant, pour en savoir plus, lisez l’interview du groupe qui suit ce dossier… Pour ce qui est de la Jamaïque, nous pouvons aussi noter la sortie d’un titre très moyen de Chezidek intitulé Vampire sur le label Massive en 2009.
Il est important de signaler que le vampire peut parfois désigner, pour les artistes jamaïcains, non pas les créatures de nos films préférés, mais les gens qu’ils dénoncent, ceux qui sucent le sang des autres, les « serviteurs de Babylone » : les politiciens, les capitalistes, les prêtres, les producteurs véreux, etc. Exemple ici même avec la traduction d’un passage de Babylon System de Bob Marley : « Le système de Babylone est le vampire /Qui suce le sang des enfants jour après jour / Je dis que le système de Babylone est le vampire / Qui suce le sang des malades / Qui construit les églises et les universités / Qui déçoit les gens continuellement.»
Le vampire a donc bien réussi à se faire une place dans la musique jamaïcaine, des années 60 à nos jours. Faut dire que le vampire, en plus d’être très charismatique, incarne les deux besoins primaires de l’homme : la nourriture (le vampire a constamment besoin de sang) et un toit (le vampire ne peut pas dormir n’importe où, mais dans un lieu bien précis, généralement pourvu de la terre de sa région natale). Or, dans l’ordre mondial actuel – aussi bien économique que politique – ces deux besoins sont loin d’être comblé pour tout le monde. Et en période de « crise » ou dans les régions du monde où ces besoins se font plus que jamais ressentir, il semble normal que le vampire revienne à la mode, qu’il séduise les gens qui y retrouvent leurs préoccupations premières : avoir de quoi manger et un lieu où dormir et trouver de l’intimité. C’est peut-être aller un peu loin, mais les mythes ne naissent ni ne vivent jamais sans raison…
La créature du docteur Frankenstein
La créature du docteur Frankenstein a été imaginée par l’écrivaine anglaise Mary Shelley dans son roman Frankenstein ou le Prométhée moderne, publié en 1818. Il s’agit d’un être mort qui retrouve la vie grâce au géni d’un docteur obsédé par le mystère de la mort et de la vie. Abandonné par son créateur qui prend peur de sa force surhumaine, et rejeté par le commun des mortels pour son apparence hideuse de morback (entendez mort vivant !), il est livré à lui-même et apprend à survivre comme il peut, tout en vouant une haine féroce à son père. Ce roman est un véritable chef d’œuvre de la littérature fantastique, à la fois émouvant (la créature nous fait plus d’une fois verser une larme…) et captivant.
La première adaptation cinématographique du monstre a été réalisée par le cinéaste anglais James Whales en 1931, sous le simple titre de Frankenstein. La créature y est brillamment jouée par l’acteur Boris Karloff qui se promet alors une longue carrière dans le cinéma d’horreur. Son film se révélant être un grand succès, James Whales en réalise une suite en 1935, La Fiancée de Frankenstein, toujours avec Boris Karloff dans le rôle de la créature. Si d’habitude les suites se révèlent toujours moins bonnes que le premier, cette suite là (La Fiancée de Frankenstein) est, à mon humble avis, encore meilleure que le film de 1931, notamment grâce à la prestation de Boris Karloff qui joue à la perfection un monstre malheureux et sensible pour lequel on éprouve davantage de pitié que d’horreur. Bref, un véritable bijou.
En 1939, une deuxième suite est réalisée par Rowland Lee, Le Fils de Frankenstein, un film bien moins remarquable que les deux précédents, malgré la présence de Boris Karloff qui reste fidèle à la qualité de son jeu d’acteur. Celui-ci avouera, par la suite, avoir regretté de figurer dans le casting tant le film était mauvais …
Dans les années 40, quatre autres adaptations du roman de Mary Shelley seront portés à l’écran, sans pour autant remporter le succès des deux premiers chefs d’œuvre de James Whales : Le Spectre de Frankenstein de Erle Kenton en 1942, Frankenstein rencontre le Loup-garou de Roy William Neill en 1943, La Maison de Frankenstein de Erle Kenton en 1944, Deux nigauds contre Frankenstein de Charles Barton en 1948 (ce dernier est assez rigolo à voir, une bonne comédie-horreur.).
A la fin des années 50, la Hammer va, à son tour, exploiter le roman de Mary Shelley. Comme pour Dracula, elle va multiplier les adaptations jusqu’aux début des années 70. La première – en couleur qui plus est ! - est celle de l’excellent Terence Fisher, en 1957, intitulée Frankenstein s’est échappé. Dans le casting, on retrouve les habituels célébrités du studio : Peter Cushing dans le rôle du Baron Victor Frankenstein, et Christopher Lee dans celui de la créature (comme on l’a vu plus haut, c’est seulement un an après qu’il incarnera Dracula). Le réalisateur remet ça en 1958 avec La Revanche de Frankenstein, en 1967 avec Frankenstein créa la femme, en 1969 avec Le Retour de Frankenstein, et en 1974 avec Frankenstein et le Monstre de l’enfer qui met fin au cycle du monstre de la Hammer. Entre temps, Freddie Francis réalise L’Empreinte de Frankenstein en 1964 dont certaines scènes, jugées trop violentes, seront censurées.
Encore une fois donc, la Hammer (qui aura donc produit sept adaptations de Frankenstein !) se taille une place de maître dans le cinéma d’horreur. Aucune autre adaptation ne mérite d’être soulignée dans les années qui suivent, si ce n’est l’excellent Mary Shelley’s Frankenstein, réalisé en 1994 par Kenneth Branagh, probablement l’adaptation la plus fidèle au roman et, assurément, un chef d’œuvre.
Là encore, la musique jamaïcaine se laissera (un peu) influencée par le cinéma d’horreur et les productions « frankensteinesques » de la Hammer.
Le premier morceau jamaïcain consacré à Frankenstein remonte à 1964. Il s’agit du ska bien cuivré Frankenstein Ska de Byron Lee & The Dragonaires. Après, plus rien jusqu’en 1969 où King Horror sort son splendide Frankenstein, sur le label Nu Beat de Laurel Aitken. Sur un riddim early reggae à la basse endiablée, la voix ténébreuse de King Horror vient faire trembler nos entrailles…. Bouh ! Là encore, un chef d’œuvre absolu du roi de l’horreur qui s’inscrit dans la lignée du Dracula The Prince Of Darkness. En 1981, toujours sur l’album Rids The World Of The Evil Curse Of The Vampires, The Scientist sort Ghost Of Frankenstein, la version dub du titre Sweet Loving de Michael Prophet. Un dub excellent, comme tous les morceaux de cet album d’ailleurs. Dans les années 80 (je n’ai pas la date exacte), Lone Ranger sortira aussi un titre intitulé Frankenstein.
C’est tout ce que j’ai pu relever consacrant la créature de Frankenstein qui, visiblement, semble avoir moins inspiré les artistes jamaïcains que Dracula et les longues canines. Normal, après tout, un vampire ça a bien plus la classe qu’une espèce de zombie intelligent ! Tiens, d’ailleurs, en parlant de zombies, eux aussi ont laissé leur empreinte dans le milieu musical jamaïcain…
Zombies, fantômes, momies et loups-garous
Les zombies font leur entrée au cinéma en 1932 avec le film White Zombie de Victor Halperin, dans lequel Bela Lugosi (dont on a déjà parlé) joue le rôle d’un hougan, sorte de sorcier vaudou qui transforme les gens en zombies pour leur faire cultiver ses plantations. Le film remporte un certain succès, suffisant pour que le zombie continue à être exploiter… Pendant quelques années, le zombie va rester étroitement lié au vaudou. En 1941, Jean Yarbrough réalise King Of The Zombies dans lequel un scientifique se sert du vaudou pour réanimer les morts. Mais le sommet (en terme de qualité) du film de zombie vaudou est atteint en 1943, avec le film de Jacques Tourneur I Walked With A Zombie (sorti en France sous le titre Vaudou) qui, indéniablement, enracine le genre. Extrêmement lent,
Le zombie rompt en partie avec le vaudou la même année avec le film Revenge Of The Zombies de Steven Sekely dans lequel le zombie est davantage le résultat d’expériences scientifiques foireuses que de la sorcellerie et de la magie. Plusieurs films de zombies vont suivre, évoluant peu dans l’image qu’ils donnent du mort vivant, jusqu’aux années 60 : The Mad Ghoul de James Hogan en 1943, Dead Men Walk de Sam Newfield en 1943, Voodoo Man de William Beaudine en 1944 (le vaudou est de retour !), Zombies On Broadway de Gordon Douglas, Valley Of The Zombies de Philip Ford en 1946, Teenage Zombies de Jerry Warren et Plan 9 de Edward Davis Wood Jr[3] en 1959, et d’autres encore. Mais, le genre se voit révolutionner en 1968 (décidément, quelle année !) par Georges Romero avec son film La Nuit des morts-vivants. Bourré de scènes d’anthropophagie qui, à l’époque, choquent une partie du public, le film est cependant beaucoup plus qu’un film d’horreur, c’est un film politique, plus précisément antiraciste. En témoigne l’acteur afro-américain Duane Jones qui incarne le rôle du gentil héros (Ben), chose assez osée dans une Amérique de l’apartheid où le racisme est encore en pleine forme. Le méchant (un dénommé Harry), quant à lui, est un Américain blanc, cul bénit, conservateur et raciste…qui finira par se faire zigouiller par Ben. Outre cet antiracisme de fond, certains associent aussi les zombies aux soldats américains qui, à l’époque, envahissent le Vietnam. Quoiqu’il en soit, le film remporte un succès monstrueux : pour un budget 114 000 dollars, le film enregistre plus de 20 millions de dollars de recettes ! Il est suivit par quatre autres : Zombie (1978), Le Jour des morts-vivants (1986), Le Territoire des morts-vivants (2005), Chroniques des Morts-vivants (2008)… tous des chefs d’œuvre du genre, conspuant à chaque fois – en filigrane ! - la société de consommation de masse, le racisme, le conservatisme américain et l’impérialisme.
Dans les années 60 et 70, contrairement aux vampires et à Frankenstein, la Hammer ne semble pas vraiment s’intéresser aux zombies, même si, en 1966, elle sort un film du genre particulièrement réussi : L’Invasion des morts-vivants de John Gilling qui, une fois de plus, relie le zombie aux pratiques vaudous.
Bon nombre d’autres films de zombies ont vu le jour des 60’s à 2010, mais il serait trop lourdingue de les lister. Passons donc à l’impact qu’ont pu avoir les grands succès dont j’ai parlé ci-dessus sur la musique jamaïcaine.
Les premiers films de zombies vaudous se passant dans les Caraïbes, les Jamaïcains ont forcément été réceptifs à ce thème, qu’ils ont mis en musique. La première chanson de zombies date de 1962. C’est du calypso, il s’agit de Zombie Jamboree de Lord Jellicoe & The Calypso Monarchs. Un morceau magnifique et joyeux qu’on ne peut pas s’empêcher de repasser en boucle. On peut aussi citer le Love In A Cemetery (L’amour dans un cimetière) de Lord Kitchener.
En 1966, Jackie Mittoo & The Soul Brothers sortent le titre Voodoo Moon sur Coxsone. Le morceau s’ouvre sur 30 secondes de percussions avant de partir dans un style latino très entraînant. En 1975, Henley Banton s’y met aussi avec Jockey Voodoo, titre qui sort sur le label Micron. Mais c’est surtout Lee Perry (qui se réclame lui-même de la religion vaudou) qui va s’illustrer dans le registre vaudou. En 1970, il produit le sensationnel et superbe morceau Voodooism de Leo Graham[4], au son ‘’made in Black Ark’’ très reconnaissable. En 1996, il sort carrément un LP entier intitulé, là encore, Voodooism. Mais, assurément, pour Lee Perry, il ne s’agit pas du vaudou des films d’horreur, mais bien de la religion syncrétique qui s‘est développée chez les populations esclaves dans les Caraïbes et en Amérique Latine, connu sous le nom de vaudou en Haïti, d’obeyah en Jamaïque, de santéria à Cuba, de shango à Trinidad, etc. Nul influences de films d’horreur à proprement parlé ici. Je ne m’y attarderais donc pas dans ce numéro. En 1970, on a l’extraordinaire Haunted House (Maison Hantée) des Uspetters, avec un orgue excité sur un riddim early reggae très funky. Le registre « maison hantée » est à nouveau exploité dans les 80’s par Windew Haye qui sort, sur Studio One, le titre Haunted House. Toujours en 1981, et toujours sur le même LP Rids The World Of The Evil Curse Of The Vampires, The Scientist nous offre quatre titres de zombies et de vaudou : Voodoo Curse (dub du Oh What A Feeling des Wailing Souls), The Corpse Rises (dub du Bandits Taking Over des Wailing Souls), Night Of The Living Dead (dub du Youthman de Michael Prophet), et Plague Of Zombies (dub du He Can Surely Turn The Tide de Johnny Osbourne).
A côté des titres zombies et du vaudou, on trouve aussi des titres sur les fantômes ou les duppies (les fantômes jamaïcains). Le plus célèbre est sans doute le Duppy Conqueror des Wailers, sorti en 1970 sur le label Upsetters. Mais, on peut aussi remarquer le Seven Duppy de Prince Buster en 1966, le Duppy Serenade de Inn Kippers, le Duppy Jamboree de Levi Williams, le Duppy Gun Man de Ernie Smith, et le Font Hill Duppy de Count Lasher, tous les quatre sortis en 1974. Mais, là encore, c’est davantage le folklore jamaïcain qui influence ces artistes que les films d’horreur.
Toutefois, en terme de fantômes de films d’horreur, on est aussi bien servi. En 1967, Prince Buster sort le titre rocksteady Ghost Dance ; en 1970, The Music Doctors nous effraient avec Ghost Chicken ; en 1971, The Crystalites avec Ghost Rider ; et en 1985, Early B avec Ghostbusters (oui comme le film éponyme !).
De nos jours, The Aggrolites - nos Upsetters contemporains ! - nous ont aussi gratifié, en 2003, d’un titre horror reggae avec Grave Digger (le fossoyeur). Enfin, du côté ibérique, les Portugais du groupe The Ratazanas, nous offrent - dans leur premier album Ouh La La (2009) - un titre horror reggae très réussi, Lee ‘Fried’ Perry’s Specter.
D'autres créatures horrifiques ont été abordées dans la musique jamaïcaine, mais bien moins intensément que les vampires, Frankenstein et les zombies. On peut notamment citer les momies, morts-vivants auxquels la Hammer avait consacré une série de films entre 1960 et 1970, avec La Malédiction des Pharaons de Terence Fisher en 1959, Les Maléfices de la Momie de Michael Carreras en 1964, Dans les griffes de la Momie de John Gilling en 1967, et La Momie sanglante de Seth Holt en 1971. Musicalement, en Jamaïque, la momie donna naissance au morceau The Mummy’s Shroud de The Scientist, toujours issu du même LP, et dub du Fire House Rock des Wailing Souls. Au niveau des labels, Buster Riley (le cousin de Winston Riley de Techniques) avait baptisé l’un des siens Mummy en 1970 (voir ci-dessous). Enfin, en ska revival, on a un morceau du groupe anglais Bad Manners intitulé I Am A Mummy.
On trouve aussi quelques références aux loups-garous, avec le titre The Wolfman des Uspetters en 1971 et le dub Cry Of The Werewolf de The Scientist en 1981.
Enfin, quelques titres aussi sur les sorcières avec Bewitched (Ensorcelé) de Johnny Organ en 1970 et Annie Palmer, The White Witch Of Rose Hall (Annie Palmer, la Sorcière Blanche de Rose Hall) de Lone Ranger en 1980.
Guillaume
(Aggromoon n°4)
[1] Dans ce dernier, les prestations de David Bowie et Chaterine Deneuve sont remarquables. [2] Notons, au passage, le nom de cet artiste… King Horror… [3] Ce film est considéré comme l’un des plus mauvais de l’histoire du cinéma… [4] Chanteur à la voix magnifique, leadvocal de The Bleechers.