jeudi 11 août 2011

Les vacances, c'est pas toujours pour tout le monde !


Pendant que le Grand Marché se fait castrer avec ses bourses qui se viandent les unes après les autres, pendant que l'Angleterre brûle de mille feux et que les médias pleurent le « déclin de l'Europe », pendant que Christophe Maé pourrit les oreilles de ceux qui subissent sa tournée, y'en a qui bosse vachement bien ! Du moins, un peu. Faut pas trop exagérer non plus. Mais y'en a qui bosse, donc, et qui turbine pour vous proposer d'ici octobre – ou novembre, ou décembre, bref, quelque chose comme « quelques mois » - le numéro 5 d'Aggromoon, que vous n'attendiez probablement plus et que vous allez dors-et-déjà pouvoir attendre à nouveau. On y retrouvera les rubriques habituelles, mais en mieux – c'est toujours mieux, de toute façon -, avec peut-être un peu plus de cinéma d'horreur que dans le précédent, et notamment un petit papelard sur les vampires mexicains au cinéma – dont l'existence n'est pour le moment pas tout à fait certaine (je parle de l'article, hein, pas des vampires). Les dossiers seront toujours au rendez-vous, et pour l'exclusivité totale de cet édito qui ne sert pas à grand-chose, j'annonce, non sans tambours, que l'un d'eux portera sur un producteur sino-jamaïcain. Y'en a pas trente-six, certes, mais y'en a tout de même plusieurs, et il vous faudra bien deviner entre Bunny Lee, Leslie Kong, Byron Lee ou Clive Chin duquel il s'agit. Pour vous mettre sur la voie, je serais tenté de vous dire : « c'est le meilleur ! », alors, siouplé, vous plantez pas ! Quoi d'autre, sinon ? Plusieurs interviews, évidemment, et certaines vous surprendront sans doute, toujours dans l'idée de donner la parole aux divers acteurs de la musique, qu'ils soient musiciens, chanteurs, producteurs, journaleux, zineux, disquaires, réalisateurs, écrivains, ou tout le toutim à la fois (si, si, ça existe). Bon, vous voilà sans doute rassurés désormais et mis en haleine – ou pas. En attendant que le rejeton voit le jour, et pendant que je bosse rien que pour vos yeux, je vous laisse regarder pour moi le joli spectacle du Capital qui se pète la gueule !

Guillaume
PS : quitte à patienter, autant le faire en musique : 


lundi 16 mai 2011

Horror reggae : cinéma d'horreur et musique jamaïcaine

De tout temps, la musique jamaïcaine s’est abondamment inspirée du cinéma, particulièrement du cinéma américain. L’un des thèmes cinématographiques les plus exploité par les artistes jamaïcains est, sans aucun doute, le Western qui donna naissance à des morceaux comme Return of Django des Upsetters, Jesse James Rides Again des Pyramids, etc. Pour en savoir davantage sur l’épopée du western reggae, reportez-vous au n°3 de la revue Chéribibi et au n°24 du magazine Natty Dread qui lui consacrent des articles bien étoffés.
Mais le Western n’a pas été la seule source d’inspiration des artistes jamaïcains, une autre – généralement moins abordée – se révèle presque aussi riche : le cinéma d’horreur. Et, c’est elle que je vais creuser dans cet article...

Dracula et les vampires

            Avec les zombies, les vampires sont probablement les créatures les plus exploitées par le cinéma d’horreur. Le premier vrai film de vampire sort en 1922. Il s’agit de Nosferatu, une symphonie de la terreur (paru en France sous le titre de Nosferatu, le vampire) du réalisateur allemand Friedrich W. Murnaud. Il s’agit d’une adaptation du roman Dracula de Bram Stocker vis-à-vis duquel Murnaud a pris quelques libertés pour éviter de payer les droits d’auteur (même si il devra essuyer les procès intentés par la veuve de l’écrivain, Florence Stocker). Le film est en noir et blanc (évidemment !) et muet. Véritable chef d’œuvre, il marque indéniablement le début du cinéma vampirique, genre qui va se révéler très prolifique sous l’action de Universal Pictures et, plus encore, de la Hammer Films.
            C’est ainsi qu’en 1931, Universal Pictures sort le Dracula de Tod Browning, une nouvelle adaptation du roman de Stocker. Le prince des ténèbres y est incarné par l’excellentissime et très charismatique Bela Lugosi (à l’origine ce devait être Lon Chaney, mais il mourut trop tôt…), à l’origine acteur de théâtre. Devant le succès que remporte son film, Tod Browning réutilise le genre avec La Marque du Vampire, en 1935. Bela Lugosi y joue toujours le vampire (le comte Mora), tant et si bien qu’on raconte qu’il s’imprégna à tel point de son rôle qu’il se fit enterrer avec la cape qu’il portait dans Dracula… pourquoi pas ! La même décennie, quatre autres films de vampires sortiront sur les écrans : Dracula de George Metford (1931), Vampyr, ou l’étrange aventure de David Gray de Carl Theodor Dreyer, The Vampire Bat de Franck Strayer (1933) et La Fille de Dracula de Lambert Hillyer (1936).
            Pendant les années 40 et 50, une vingtaine de films mettant en scène des vampires envahiront les salles de cinéma. Certains furent de véritables ovnis, d’autres rencontrèrent un certain succès. Parmi eux, Le Cauchemar de Dracula, réalisé en 1958 par Terence Fisher, est le premier film de vampire sorti par la Hammer Films. Il met en scène Christopher Lee dans le rôle de Dracula, (le premier d’une très longue série) et Peter Cushing dans celui du docteur Van Helsing.  Ces deux acteurs aux prestations fantastiques deviendront les deux emblèmes des films de la Hammer. Le filon vampirique semblant lucratif, une suite est donnée en 1960 mais, cette fois, sans Christopher Lee.
Jamais le genre ne sera autant exploité que dans les deux décennies suivantes, largement dominées par la Hammer Films qui va inonder les salles de cinéma avec ses films d’horreur, en particulier de vampires.
            En 1966, Terence Fisher réalise la suite de son premier film de vampire avec Dracula, The Prince of Darkness. Le film est sorti par la Hammer, et le rôle du buveur de sang est toujours dans les mains de Christopher Lee qui, étrangement, ne prononce pas un seul mot dans le film. Le film est un succès, d’autant que le public attendait avec impatience de savoir comment Dracula reviendrait à la non-vie. Nouveau succès, nouvelle suite. En 1968, la Hammer sort Dracula et les femmes de Freddie Francis (toujours avec Christopher Lee). Ce nouvel opus se révèle bien plus violent que le précédant et semble s’inscrire dans la « révolution des mœurs » en cours cette année-là, comme en témoignent, en autre, les ardeurs sexuelles de Veronica Carlson et l’alcoolisme du prêtre. Le film, s’il choque davantage que les autres, n’en est pas moins la plus importante réussite commerciale de la Hammer qui s’en met alors plein les poches. La série se poursuit avec pas moins de quatre films : Une Messe pour Dracula de Peter Sasdy (1970), Les Cicatrices de Dracula de Roy Ward Baker (1970), Dracula 73 de Alan Gibson (1972) et Dracula vit toujours à Londres de Alan Gibson (1973). Malheureusement – et fallait s’y attendre ! – les scénarios sont de moins en moins originaux. La qualité, quant à elle, n’est plus toujours au rendez-vous, sans doute éclipsée par les velléités commerciales de la Hammer. Christopher Lee, bien conscient de cette  dégradation, décide de ne plus jamais jouer le rôle de Dracula après Dracula vit toujours à Londres. De fait, dans le dernier film de la série - Les Sept Vampires d’Or de Roy Ward Baker – le comte Dracula est joué par John Forbes-Robertson. Ce dernier film mérite que l’on s’y attarde un peu, tant il est étrange. A l’époque, la Hammer perd de la vitesse, le public se lassant de plus en plus des scénarios de ses films. Pour se renouveler un peu, elle décide donc de surfer sur un genre alors assez en vogue : les films de kung-fu. C’est ainsi qu’elle se lance dans une coopération internationale avec le célèbre studio Shaw Brothers, basé à Hong Kong, pour donner naissance à une œuvre à mi-chemin entre le film de vampires et le film de kung-fu : Les Sept Vampires d’Or, l’histoire d’un village chinois où les femmes sont enlevées par des vampires. Malgré quelques incohérences dans le scénario, le film s’en tire plutôt bien, surtout de part son originalité. Notons également qu’il n’est pas sans rappeler Les Sept Samouraïs d’Akira Kurosawa
            Si tous ces films mettent en scène le personnage de Dracula, la Hammer produit aussi d’autres films avec des vampires inédits, bien que généralement très proches du stéréotype popularisé par Bram Stocker. Parmi ces nouveaux vampires, on retrouve la Comtesse Karnstein (inspirée du roman Carmilla de Sheridan Le Fanu, paru en 1871) dans le superbe The Vampire Lovers de Roy Ward Baker (1970), rapidement suivi de Lust For A Vampire de Jimmy Sangster (1971) et de Les Sévices de Dracula de John Hough (1971). Autre vampire, le Baron Meinster, mis en scène par Terence Fisher dans Les Maîtresses de Dracula en 1960.
            En plus de ceux-là, la Hammer sortira quatre autres films de longues canines, ce qui porte à quinze le nombre de films de vampires sortis par la Hammer pendant les années 60 et 70. Néanmoins, comme on l’a vu, dans tout ce lot, la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. Si les films de Terence Fisher sont de véritables chefs d’œuvre, les suites se détériorent petit à petit, les scénarios devenant, pour la plupart, rébarbatifs et de moins en moins accrocheurs. Le public aussi commence, à partir des années 70, à se lasser des aventures de Dracula et consorts, tant et si bien que la Hammer connaît des difficultés financières de plus en plus en dures. Elle s’essaiera dans la coopération internationale (notamment avec Les Sept Vampires d’Or, comme on l’a vu), avant de décliner en 1979 avec un film qui ne rencontrera pas le moindre succès (Une femme disparaît de Anthony Page).
            En dehors des films de la Hammer, d’autres paraissent dans le cours des années 60 et 70 et remportent, aussi, un impact populaire important. C’est le cas, par exemple, du Bal des Vampires de Roman Polanski en 1967, ou de la parodie très réussie Les Temps sont durs pour Dracula de Clive Donner en 1974. Moins remarqué par le grand public, le cinéma vampirique est aussi marqué, dans les 60’s et 70’s, par les films du réalisateur français (anarchiste !) Jean Rollin : Le Viol du Vampire (1968), La Vampire Nue (1970), Vierges et Vampires (1971) et Le Frisson des Vampires (1971). Mais ces films – aux budgets très réduits - relèvent davantage du registre de l’érotisme et du fétichisme que de l’horreur pour l’horreur, à tel point que le premier se vu couper une de ses scènes par la censure de l’époque.
            Sur le petit écran, le vampire va aussi faire des ravages, comme en témoigne l’épopée de la série télévisée Dark Shadows. Créée en 1966 par Dan Curtis, cette superbe série se terminera en 1971 après 1225 épisodes ! Le vampire, appelé Barnabas Collins, n’apparaît qu’au 211ème épisode mais devient rapidement le pilier de la série. Devant le succès indéniable aux Etats-Unis, Dan Curtis réalisera deux adaptations cinématographiques : La Fiancée du vampire en 1970 et Night Of Dark Shadows en 1971.  
            Dans les années 80, 90 et début 2000, le vampire continue d’être l’objet de certains films, mais à une fréquence moindre. On peut, notamment, relever l’un des chefs du genre, le Dracula de Francis Ford Copola, probablement l’une des meilleures (si ce n’est LA meilleure) adaptation du roman de Bram Stocker au cinéma. A noter aussi, la trilogie délirante des Une Nuit en Enfer (1996, 1999, 2000) et le célèbre Vampires de John Carpenter (1998). A côté, on trouve aussi quelques gros navets, comme Dracula 2000 et Dracula 3000.
            Mais ces années ont aussi été le théâtre de films revisitant complètement le mythe vampirique. Parmi eux, on  peut surtout remarquer les petits bijoux comme Les Prédateurs de Tony Scott (1983)[1], The Addiction de Abel Ferrara (1996) et La Sagesse des Crocodiles de Po-Chih Leong (1998). Les vampires qui y sont mis en scène se détachent avec brio du stéréotype popularisé dans les années 60 et 70 et nous séduisent encore davantage.
            Plus récemment, le vampire semble revenir à la charge. Si les navets comme Twilight (2008 et 2009) semblent rencontrés un engouement indigne, certains chefs d’œuvre continuent à sortir, comme le superbe Morse de Tomas Alfredson (2008), véritable bijou du genre, ou encore La Fiancée de Dracula de Jean Rollin (2002). On peut aussi noter, dans le genre comique-horreur, le relatif succès plutôt mérité de Lesbian Vampire Killers de Phil Claydon (2009). Enfin, il semble que les vampires d’aujourd’hui se sentent mieux sur le petit écran, en témoigne l’abondance de séries télévisées les mettant en scène : Vampire High (2001), Blade (2006), Blood Ties (2007), Moonlight (2007), True Blood (2008), Being Human (2008), Demons (2009), Vampire Diaries (2009). Vous vous en serez douté, la qualité est loin d’être toujours au rendez-vous.
            
            Incontestablement, les années 60 et 70 sont donc celles du cinéma de vampires (du moins en quantité). En quoi ce genre va-t-il influencer la musique jamaïcaine de l’époque ?
            La première référence faite aux vampires dans la musique jamaïcaine remonte à 1966 avec un titre rocksteady de Bobby Aitken nommé Vampire. Puis, plus rien jusqu’en 1969 où l’on recense plusieurs titres sur les buveurs de sang aux longues canines : The Upsetters avec l’instrumental early reggae The Vampire où le jeu de l’orgue retransmet à la perfection l’ambiance des films de la Hammer ; Dracula The Prince Of Darkness de King Horror (qui reprend le titre du film de Terence Fisher sorti en 1966) avec un orgue qui glace le sang et un deejay à la voix ténébreuse[2]. L’année suivante, les Upsetters en remettent une couche avec Return Of The Vampire.
En 1972, c’est au tour de Jah Fish de s’y coller avec Vampire Rock sur le label anglais Grape, suivi, la même année, par le titre Barnabass des Jumpers, en référence au vampire Barnabas Collins de la série télé Dark Shadows. En 1973, The Crystalites sortent Blacula sur le label Grappe, titre indéniablement inspiré du film du même nom de William Crain, sorti en 1972 et mettant en scène le premier vampire noir de l’histoire du cinéma.
En 1974, Charles Hanna & The Graduates font, à leur tour, un titre sur la série Dark Shadows, classiquement intitulé…Dark Shadows. Il s’agit d’un superbe early reggae à l’orgue qui sort sur le label Graduates et qui nous transporte aisément dans l’atmosphère de la série.  
En 1976, Devon Irons sort Ketch Vampire sur le label Black Art de Lee Perry qui sort lui-même le dub intitulé Vampire. La même année, Peter Tosh enregistre un single avec en face A Dracula, et en face B sa version Vampire, accompagnée d’hurlements de loups et de petits cris.
Dans les débuts des années 70, on trouve aussi un autre titre Dracula d’un groupe appelé The Vulcans, titre tiré de leur album (unique ?) Star Trek. Je ne connais que peu de choses au sujet de ce groupe qui semblerait avoir été un groupe de studio du label Trojan, mené par le clavier Ken Elliott. Quoiqu’il en soit, le titre est très bon, un riddim early reggae couvert par un clavier psychédélique et chevauché par la voix profonde et grave d’un gars dont je ne connais pas le nom.
            Le vampire n’inspire alors pas seulement les chansons des artistes, mais aussi les labels des producteurs. En témoigne le label Vampire Blood de T. Blair, créé en 1973, et consacré à des productions reggae roots jusqu’en 1979 (voir photo à côté du titre de l’article).
En 1977, Lone Ranger enregistre Barnabas Collins, influencé à son tour par la série Dark Shadows dont nous avons déjà parlé plus haut. Pour la petite anecdote, le chanteur Yellowman y répondra, la même année, par Me Kill Barnie. Au début des 80, les Black Uhuru sortent, sur l’album Sinsemilia (Island Records), le titre Vampire, dans lequel ils exhortent Jah a détruire tous les wicked men (les méchants !) et autres buveurs de sang… Un peu après, en 1981, The Scientist sort un LP de dub absolument magnifique intitulé Rids The World Of The Evil Curse Of The Vampires, dont chaque titre fait allusion à un monstre. Evidemment, trois titres concernent les vampires : Dance Of The Vampires (dub du You Are A No Good de Michael Prophet), Blood On His Lips (dub du Love In My Heart de Wayne Jarrett) et Your Teeth In My Neck (dub du Love & Unity de Michael Prophet). Au passage, on peut signaler que cet album a été repris pour le jeu GTA III qui n’a, évidemment, payé aucun droits d’auteurs…
En 1985, la pochette de l’album Ghost Busters de Early B représente le deejay en train d’enfoncer un pieu dans la tête d’un vampire qui dormait paisiblement dans son cercueil. Deux ans après, en 1987, c’est au tour de Sancho de sortir une ‘’vampire tune’’ avec le titre dancehall Chase Vampire dont le riddim donnera lieu à toute une série.
            De nos jours, le ‘’vampire reggae’’ n’est toujours pas mort, comme le confirme le groupe espagnol, au nom très parlant, The Transilvanians. Composé de neufs artistes, ils ont, à l’heure actuelle, sorti un premier album de cinq morceaux (ska et rocksteady) à la pochette très amusante où on les voit dessinés en vampires dans un cimetière. Ils devraient prochainement sortir un nouveau LP intitulé…. Vampire Lover ! On attend ça avec impatience. En attendant, pour en savoir plus, lisez l’interview du groupe qui suit ce dossier… Pour ce qui est de la Jamaïque, nous pouvons aussi noter la sortie d’un titre très moyen de Chezidek intitulé Vampire sur le label Massive en 2009.        
            Il est important de signaler que le vampire peut parfois désigner, pour les artistes jamaïcains, non pas les créatures de nos films préférés, mais  les gens qu’ils dénoncent, ceux qui sucent le sang des autres, les « serviteurs de Babylone » : les politiciens, les capitalistes, les prêtres, les producteurs véreux, etc. Exemple ici même avec la traduction d’un passage de Babylon System de Bob Marley : « Le système de Babylone est le vampire /Qui suce le sang des enfants jour après jour / Je dis que le système de Babylone est le vampire / Qui suce le sang des malades / Qui construit les églises et les universités / Qui déçoit les gens continuellement.»
            Le vampire a donc bien réussi à se faire une place dans la musique jamaïcaine, des années 60 à nos jours. Faut dire que le vampire, en plus d’être très charismatique, incarne les deux besoins primaires de l’homme : la nourriture (le vampire a constamment besoin de sang) et un toit (le vampire ne peut pas dormir n’importe où, mais dans un lieu bien précis, généralement pourvu de la terre de sa région natale). Or, dans l’ordre mondial actuel – aussi bien économique que politique – ces deux besoins sont loin d’être comblé pour tout le monde. Et en période de « crise » ou dans les régions du monde où ces besoins se font plus que jamais ressentir, il semble normal que le vampire revienne à la mode, qu’il séduise les gens qui y retrouvent leurs préoccupations premières : avoir de quoi manger et un lieu où dormir et trouver de l’intimité. C’est peut-être aller un peu loin, mais les mythes ne naissent ni ne vivent jamais sans raison…

La créature du docteur Frankenstein

            La créature du docteur Frankenstein a été imaginée par l’écrivaine anglaise Mary Shelley dans son roman Frankenstein ou le Prométhée moderne, publié en 1818. Il s’agit d’un être mort qui retrouve la vie grâce au géni d’un docteur obsédé par le mystère de la mort et de la vie. Abandonné par son créateur qui prend peur de sa force surhumaine, et rejeté par le commun des mortels pour son apparence hideuse de morback (entendez mort vivant !), il est livré à lui-même et apprend à survivre comme il peut, tout en vouant une haine féroce à son père. Ce roman est un véritable chef d’œuvre de la littérature fantastique, à la fois émouvant (la créature nous fait plus d’une fois verser une larme…) et captivant.
            La première adaptation cinématographique du monstre a été réalisée par le cinéaste anglais James Whales en 1931, sous le simple titre de Frankenstein. La créature y est brillamment jouée par l’acteur Boris Karloff qui se promet alors une longue carrière dans le cinéma d’horreur. Son film se révélant être un grand succès, James Whales en réalise une suite en 1935, La Fiancée de Frankenstein, toujours avec Boris Karloff dans le rôle de la créature. Si d’habitude les suites se révèlent toujours moins bonnes que le premier, cette suite là (La Fiancée de Frankenstein) est, à mon humble avis, encore meilleure que le film de 1931, notamment grâce à la prestation de Boris Karloff qui joue à la perfection un monstre malheureux et sensible pour lequel on éprouve davantage de pitié que d’horreur.  Bref, un véritable bijou.
            En 1939, une deuxième suite est réalisée par Rowland Lee, Le Fils de Frankenstein, un film bien moins remarquable que les deux précédents, malgré la présence de Boris Karloff qui reste fidèle à la qualité de son jeu d’acteur. Celui-ci avouera, par la suite, avoir regretté de figurer dans le casting tant le film était mauvais …
            Dans les années 40, quatre autres adaptations du roman de Mary Shelley seront portés à l’écran, sans pour autant remporter le succès des deux premiers chefs d’œuvre de James Whales : Le Spectre de Frankenstein de Erle Kenton en 1942, Frankenstein rencontre le Loup-garou de Roy William Neill en 1943, La Maison de Frankenstein de Erle Kenton en 1944, Deux nigauds contre Frankenstein de Charles Barton en 1948 (ce dernier est assez rigolo à voir, une bonne comédie-horreur.).
            A la fin des années 50, la Hammer va, à son tour, exploiter le roman de Mary Shelley. Comme pour Dracula, elle va multiplier les adaptations jusqu’aux début des années 70. La première – en couleur qui plus est ! - est celle de l’excellent Terence Fisher, en 1957, intitulée Frankenstein s’est échappé. Dans le casting, on retrouve les habituels célébrités du studio : Peter Cushing dans le rôle du Baron Victor Frankenstein, et Christopher Lee dans celui de la créature (comme on l’a vu plus haut, c’est seulement un an après qu’il incarnera Dracula). Le réalisateur remet ça en 1958 avec La Revanche de Frankenstein, en 1967 avec Frankenstein créa la femme, en 1969 avec Le Retour de Frankenstein, et en 1974 avec Frankenstein et le Monstre de l’enfer qui met fin au cycle du monstre de la Hammer. Entre temps, Freddie Francis réalise L’Empreinte de Frankenstein en 1964 dont certaines scènes, jugées trop violentes, seront censurées.
            Encore une fois donc, la Hammer (qui aura donc produit sept adaptations de Frankenstein !) se taille une place de maître dans le cinéma d’horreur. Aucune autre adaptation ne mérite d’être soulignée dans les années qui suivent, si ce n’est l’excellent Mary Shelley’s Frankenstein, réalisé en 1994 par Kenneth Branagh, probablement l’adaptation la plus fidèle au roman et, assurément, un chef d’œuvre.
Là encore, la musique jamaïcaine se laissera (un peu) influencée par le cinéma d’horreur et les productions « frankensteinesques » de la Hammer.

            Le premier morceau jamaïcain consacré à Frankenstein remonte à 1964. Il s’agit du ska bien cuivré Frankenstein Ska de Byron Lee & The Dragonaires. Après, plus rien jusqu’en 1969 où King Horror sort son splendide Frankenstein, sur le label Nu Beat de Laurel Aitken. Sur un riddim early reggae à la basse endiablée, la voix ténébreuse de King Horror vient faire trembler nos entrailles…. Bouh ! Là encore, un chef d’œuvre absolu du roi de l’horreur qui s’inscrit dans la lignée du Dracula The Prince Of Darkness. En 1981, toujours sur l’album Rids The World Of The Evil Curse Of The Vampires, The Scientist sort Ghost Of Frankenstein, la version dub du titre Sweet Loving de Michael Prophet. Un dub excellent, comme tous les morceaux de cet album d’ailleurs. Dans les années 80 (je n’ai pas la date exacte), Lone Ranger sortira aussi un titre intitulé Frankenstein.
            C’est tout ce que j’ai pu relever consacrant la créature de Frankenstein qui, visiblement, semble avoir moins inspiré les artistes jamaïcains que Dracula et les longues canines. Normal, après tout, un vampire ça a bien plus la classe qu’une espèce de zombie intelligent ! Tiens, d’ailleurs, en parlant de zombies, eux aussi ont laissé leur empreinte dans le milieu musical jamaïcain…

Zombies, fantômes, momies et loups-garous

            Les zombies font leur entrée au cinéma en 1932 avec le film White Zombie de Victor Halperin, dans lequel Bela Lugosi (dont on a déjà parlé) joue le rôle d’un hougan, sorte de sorcier vaudou qui transforme les gens en zombies pour leur faire cultiver ses plantations. Le film remporte un certain succès, suffisant pour que le zombie continue à être exploiter… Pendant quelques années, le zombie va rester étroitement lié au vaudou. En 1941, Jean Yarbrough réalise King Of The Zombies dans lequel un scientifique se sert du vaudou pour réanimer les morts. Mais le sommet (en terme de qualité) du film de zombie vaudou est atteint en 1943, avec le film de Jacques Tourneur I Walked With A Zombie (sorti en France sous le titre Vaudou) qui, indéniablement, enracine le genre. Extrêmement lent,
            Le zombie rompt en partie avec le vaudou la même année avec le film Revenge Of The Zombies de Steven Sekely dans lequel le zombie est davantage le résultat d’expériences scientifiques foireuses que de la sorcellerie et de la magie. Plusieurs films de zombies vont suivre, évoluant peu dans l’image qu’ils donnent du mort vivant, jusqu’aux années 60 : The Mad Ghoul de James Hogan en 1943, Dead Men Walk de Sam Newfield en 1943, Voodoo Man de William Beaudine en 1944 (le vaudou est de retour !), Zombies On Broadway de Gordon Douglas, Valley Of The Zombies de Philip Ford en 1946, Teenage Zombies de Jerry Warren et Plan 9 de Edward Davis Wood Jr[3] en 1959, et d’autres encore.
            Mais, le genre se voit révolutionner en 1968 (décidément, quelle année !) par Georges Romero avec son film La Nuit des morts-vivants. Bourré de scènes d’anthropophagie qui, à l’époque, choquent une partie du public, le film est cependant beaucoup plus qu’un film d’horreur, c’est un film politique, plus précisément antiraciste. En témoigne l’acteur afro-américain Duane Jones qui incarne le rôle du gentil héros (Ben), chose assez osée dans une Amérique de l’apartheid où le racisme est encore en pleine forme. Le méchant (un dénommé Harry), quant à lui, est un Américain blanc, cul bénit, conservateur et raciste…qui finira par se faire zigouiller par Ben. Outre cet antiracisme de fond, certains associent aussi les zombies aux soldats américains qui, à l’époque, envahissent le Vietnam. Quoiqu’il en soit, le film remporte un succès monstrueux : pour un budget 114 000 dollars, le film enregistre plus de 20 millions de dollars de recettes ! Il est suivit par quatre autres : Zombie (1978), Le Jour des morts-vivants (1986), Le Territoire des morts-vivants (2005), Chroniques des Morts-vivants (2008)… tous des chefs d’œuvre du genre, conspuant à chaque fois – en filigrane ! - la société de consommation de masse, le racisme, le conservatisme américain et l’impérialisme.
            Dans les années 60 et 70, contrairement aux vampires et à Frankenstein, la Hammer ne semble pas vraiment s’intéresser aux zombies, même si, en 1966, elle sort un film du genre particulièrement réussi : L’Invasion des morts-vivants de John Gilling qui, une fois de plus, relie le zombie aux pratiques vaudous.
            Bon nombre d’autres films de zombies ont vu le jour des 60’s à 2010, mais il serait trop lourdingue de les lister. Passons donc à l’impact qu’ont pu avoir les grands succès dont j’ai parlé ci-dessus sur la musique jamaïcaine.          
             
            Les premiers films de zombies vaudous se passant dans les Caraïbes, les Jamaïcains ont forcément été réceptifs à ce thème, qu’ils ont mis en musique. La première chanson de zombies date de 1962. C’est du calypso, il s’agit de Zombie Jamboree de Lord Jellicoe & The Calypso Monarchs. Un morceau magnifique et joyeux qu’on ne peut pas s’empêcher de repasser en boucle. On peut aussi citer le Love In A Cemetery (L’amour dans un cimetière) de Lord Kitchener.
            En 1966, Jackie Mittoo & The Soul Brothers sortent le titre Voodoo Moon sur Coxsone. Le morceau s’ouvre sur 30 secondes de percussions avant de partir dans un style latino très entraînant. En 1975, Henley Banton s’y met aussi avec Jockey Voodoo, titre qui sort sur le label Micron. Mais c’est surtout Lee Perry (qui se réclame lui-même de la religion vaudou) qui va s’illustrer dans le registre vaudou. En 1970, il produit le sensationnel et superbe morceau Voodooism de Leo Graham[4], au son ‘’made in Black Ark’’ très reconnaissable. En 1996, il sort carrément un LP entier intitulé, là encore, Voodooism. Mais, assurément, pour Lee Perry, il ne s’agit pas du vaudou des films d’horreur, mais bien de la religion syncrétique qui s‘est développée chez les populations esclaves dans les Caraïbes et en Amérique Latine, connu sous le nom de vaudou en Haïti, d’obeyah en Jamaïque, de santéria à Cuba, de shango à Trinidad, etc.  Nul influences de films d’horreur à proprement parlé ici. Je ne m’y attarderais donc pas dans ce numéro.
            En 1970, on a l’extraordinaire Haunted House (Maison Hantée) des Uspetters, avec un orgue excité sur un riddim early reggae très funky. Le registre « maison hantée » est à nouveau exploité dans les 80’s par Windew Haye qui sort, sur Studio One, le titre Haunted House. Toujours en 1981, et toujours sur le même LP Rids The World Of The Evil Curse Of The Vampires, The Scientist nous offre quatre titres de zombies et de vaudou : Voodoo Curse (dub du Oh What A Feeling des Wailing Souls), The Corpse Rises (dub du Bandits Taking Over des Wailing Souls), Night Of The Living Dead (dub du Youthman de Michael Prophet), et Plague Of Zombies (dub du He Can Surely Turn The Tide de Johnny Osbourne).
            A côté des titres zombies et du vaudou, on trouve aussi des titres sur les fantômes ou les duppies (les fantômes jamaïcains). Le plus célèbre est sans doute le Duppy Conqueror des Wailers, sorti en 1970 sur le label Upsetters. Mais, on peut aussi remarquer le Seven Duppy de Prince Buster en 1966, le Duppy Serenade de Inn Kippers, le Duppy Jamboree de Levi Williams, le Duppy Gun Man de Ernie Smith, et le Font Hill Duppy de Count Lasher, tous les quatre sortis en 1974. Mais, là encore, c’est davantage le folklore jamaïcain qui influence ces artistes que les films d’horreur.
            Toutefois, en terme de fantômes de films d’horreur, on est aussi bien servi. En 1967, Prince Buster sort le titre rocksteady Ghost Dance ; en 1970, The Music Doctors nous effraient avec Ghost Chicken ; en 1971, The Crystalites avec Ghost Rider ; et en 1985, Early B avec Ghostbusters (oui comme le film éponyme !).
            De nos jours, The Aggrolites - nos Upsetters contemporains ! - nous ont aussi gratifié, en 2003, d’un titre horror reggae avec Grave Digger (le fossoyeur). Enfin, du côté ibérique, les Portugais du groupe The Ratazanas, nous offrent - dans leur premier album Ouh La La (2009) -  un titre horror reggae très réussi, Lee ‘Fried’ Perry’s Specter.

            D'autres créatures horrifiques ont été abordées dans la musique jamaïcaine, mais bien moins intensément que les vampires, Frankenstein et les zombies. On peut notamment citer les momies, morts-vivants auxquels la Hammer avait consacré une série de films entre 1960 et 1970, avec La Malédiction des Pharaons de Terence Fisher en 1959, Les Maléfices de la Momie de Michael Carreras en 1964, Dans les griffes de la Momie de John Gilling en 1967, et La Momie sanglante de Seth Holt en 1971. Musicalement, en Jamaïque, la momie donna naissance au morceau The Mummy’s Shroud de The Scientist, toujours issu du même LP, et dub du Fire House Rock des Wailing Souls. Au niveau des labels, Buster Riley (le cousin de Winston Riley de Techniques) avait baptisé l’un des siens Mummy en 1970 (voir ci-dessous). Enfin, en ska revival, on a un morceau du groupe anglais Bad Manners intitulé I Am A Mummy
            On trouve aussi quelques références aux loups-garous, avec le titre The Wolfman des Uspetters en 1971 et le dub Cry Of The Werewolf de The Scientist en 1981.
            Enfin, quelques titres aussi sur les sorcières avec Bewitched (Ensorcelé) de Johnny Organ en 1970 et Annie Palmer, The White Witch Of Rose Hall (Annie Palmer, la Sorcière Blanche de Rose Hall) de Lone Ranger en 1980.

Guillaume
(Aggromoon n°4)


[1] Dans ce dernier, les prestations de David Bowie et Chaterine Deneuve sont remarquables.
[2] Notons, au passage, le nom de cet artiste… King Horror
[3] Ce film est considéré comme l’un des plus mauvais de l’histoire du cinéma…
[4] Chanteur à la voix magnifique, leadvocal de The Bleechers.

Claud McKay : poète et révolutionnaire jamaïcain

De la Jamaïque aux Etats-Unis, entre agronomie et poésie

Claude McKay, né Festus Claudius McKay, est né le 15 septembre 1889, en Jamaïque, dans le petit village montagnard de Sunny Ville à Clarendon. Ses parents, Thomas Francis McKay et Hannah Ann Elizabeth Edward, sont issus de la petite paysannerie relativement aisée de l’île.  
Menant une enfance plutôt « tranquille », il se prend de passion pour l’écriture dès l’âge de dix ans et commence à rédiger ses premiers poèmes. Quelques années plus tard, il est repéré par Walter Jekyll, un expatrié anglais soucieux de préserver, par l’écrit, la tradition et la culture orale jamaïcaines, qui, en 1912, publie son premier recueil de poésie, Songs of Jamaica. La même année, il obtient une bourse gouvernementale et s’en va étudier l’agronomie aux Etats-Unis, au Tuskegee institute du célèbre Booker T. Washington[1].
Installé à Charleston, en Caroline du Sud, il est rapidement confronté à la ségrégation et au racisme des autorités et des citoyens « ordinaires » et commence à se forger une conscience politique.  Choqué, désabusé, il prend ses cliques et ses claques et s’installe dans un autre Etat, le Kansas. Souhaitant poursuivre ses études agronomiques, il ré-intègre l’université. C’est lors de ce séjour qu’il rencontre et se laisse séduire par la pensée de WEB Duois, un franc-maçon militant pour la reconnaissance des droits civiques des Noirs américains et fondateur de la National association for the advancement of colored people (NAACP), une structure chargée d’organiser la défense des minorités ethniques américaines en combattant pour leurs droits et en favorisant leur formation intellectuelle et culturelle.
       En 1914, finalement peu enchanté par l’idée de devenir agronome, il part pour la côte est des Etats-Unis et s’installe à New York avec la ferme ambition de s’adonner pleinement à l’écriture. Sur place, il y retrouve et se marie avec son amie d’enfance Eulalie Lewars. Mais l’idylle des épousailles n’est que de courte durée et, six mois à peine après le mariage, madame McKay retourne vivre en Jamaïque. Notre poète, lui, se trouve un petit job comme serveur aux chemins de fer. Peu épanouissant, ce travail lui permet néanmoins de gagner sa croûte et de se consacrer à son premier amour. Eulalie ? Non, pas vraiment. La poésie. Et, en 1917, sous le pseudonyme d’Eli Edwards, il publie deux poèmes dans Seven Arts : Harlem Dancer et Invocation.

Le révolutionnaire des IWW


 
Devenant ouvrier dans une usine new-yorkaise puis employé comme docker, Claude McKay rejoint le syndicat Industrial workers of the world (IWW). Peu connu aujourd’hui, l’IWW est alors – et toujours - une organisation originale dans le paysage syndical américain. Fondée en janvier 1905 et influencée par les idées et les pratiques anarchistes, cette organisation de travailleurs se positionne pour un syndicalisme de la base, sans bureaucratie et antiautoritaire. Soucieux de rassembler l’ensemble de la classe ouvrière dans son combat contre le capitalisme et l’Etat, elle est ouverte à tous les travailleurs, sans considération de sexe ou d’origine ethnique. En cela, l’IWW rompt radicalement avec les pratiques autoritaires et souvent xénophobes des grandes trade-unions américaines et attirent vers elle tous les exclus de ce syndicalisme traditionnel : les ouvriers non qualifiés, les femmes et les immigrés. A ce sujet, dans sa biographie de Claude McKay, Wayne Cooper témoigne clairement des convictions antiségrégationnistes des IWW qui ont, en partie, poussé notre poète à y adhérer : « une seule organisation syndicale américaine, les Industrial workers of the world, a sincèrement accueilli les Noirs comme des égaux dans leur organisation et leurs campagnes contre le capital américain. Le Parti communiste a encore à apprendre de l’IWW. » Voilà qui est dit !
Ce passage chez les IWW fut l’un des premiers contacts de Claude McKay avec les sphères politiques révolutionnaires américaines, même si, plus tard, il tendra malheureusement davantage vers le communisme de parti que vers le socialisme révolutionnaire antiautoritaire des IWW. Reste que, durant cette année 1919, Claude McKay est un wobbly[2] et qu’il n’hésite pas à s’engager dans les grèves et à payer ses cotisations. Cependant, contrairement à de nombreux autres poètes syndiqués aux IWW et même si ce syndicat avait alors une très forte culture artistique – et notamment poétique (chacun se souviendra ici du célèbre poète wobbly Joe Hill) – Claude McKay n’a jamais vraiment écrit de poèmes syndicalistes, jugeant que poésie et militantisme syndical était deux activités bien distinctes qu’il ne souhaitait pas mélanger.

Des Etats-Unis à l’URSS : l’apprentissage politique

A la fin des années 10, Claude McKay se lie d’amitié avec Max Eastman, militant socialiste responsable du journal The Liberator. En 1919, il en intègre l’équipe de rédaction et publie, dans ses colonnes, plusieurs poèmes, dont le célèbre If We Must Die, première œuvre littéraire à dénoncer les exactions racistes perpétrées par certains Américains blancs pendant l’été 1919 (de mai à octobre) sur des Afro américains qu’ils jugeaient alors responsables de l’inflation et du chômage. Ces « émeutes » s’étaient soldées par un bilan sanglant d’une cinquantaine de morts (principalement par lynchage). Outre ses contributions au Liberator, Claude McKay écrit également plusieurs articles pour d’autres revues et magazines de la gauche socialiste révolutionnaire américaine.
       La même année, avec l’aide et l’appui des militants Cyril Briggs, Richard Moore et Wilfrid Domingo, il s’engage dans la lutte pour les droits civiques des Noirs américains. D’un point de vue idéologique, le groupe d’amis manifeste son opposition aux thèses nationalistes (et parfois limite racistes, du moins ségrégationnistes[3]) de Marcus Garvey mais aussi aux propos réformistes (moins radicaux) - et considérés comme « petits bourgeois » - de la NAACP de WEB Dubois. Le groupe aspire alors à créer un vaste mouvement socialiste révolutionnaire, persuadé que l’émancipation des Afro-américains ne peut que s’inscrire dans un mouvement de contestation plus large, englobant l’ensemble de la société, bouleversant les mentalités mais aussi les rapports de production et de distribution. En cela, Claude McKay et son groupe se rapprochent des futurs Black Panthers des années 30.

Mais, rapidement, le poète révolutionnaire et ses compagnons décident de passer à la clandestinité et se transforment en organisation secrète : l'African blood brotherhood. Mais Claude McKay n’y restera cependant que peu de temps et, à l’automne 1919, il quitte les Etats-Unis pour Londres.
En Angleterre, Claude McKay fréquente assidument l'International socialist club de Shoreditch. Il commence alors à se plonger sérieusement dans l’œuvre de Karl Marx et à approfondir ses convictions politiques. Ne cessant pour autant de consommer son amour pour l’écriture, il met à profit sa plume habile au sein du journal The Workers' Dreadnought, l’organe de la Worker's socialist federation, un groupe de militants communistes conseillistes. Sa contribution au journal l’amène à en devenir journaliste salarié. Durant ce séjour londonien, il publie un nouveau recueil de poèmes, Spring in New Hampshire.
En 1921, il revient aux Etats-Unis et devient coéditeur du Liberator jusqu’en juillet 1922 où, suite à des désaccords avec son collègue, il quitte le journal. La même année, il publie un recueil de poèmes, Harlem Shadows. Peu après, en 1922, il quitte à nouveau les Etats-Unis et entame un long périple qui le conduit, après un séjour en France (notamment à Marseille) et en Allemagne, en URSS. Sur place, il assiste, à Moscou, à la IVème Internationale communiste. Il y rencontre alors des personnalités comme Léon Trotsky et Nikolaï Bukharin. Le temps de visiter une partie du pays et de tisser des liens avec les milieux politiques locaux, il y reste six mois. Il écrit alors plusieurs articles qu’il compile dans un ouvrage intitulé Negroes in America qui devra attendre l’année 1979 pour être publié aux Etats-Unis. Ce livre est aujourd’hui considéré, par certains historiens, comme une vision marxiste de l’histoire des Afro-américains.

La renaissance de Harlem

En 1928, Claude McKay publie son plus grand succès : Home to Harlem, un roman poignant explorant la vie des rues et des dessous de Harlem. Véritable succès auprès des critiques comme du public, ce nouvel effort de l’auteur est alors le roman populaire le plus lu des Etats-Unis. Ce succès est couronné par l’obtention du Harmon Gold Award of Literature. Pourtant, si le roman semble rallier l’immense majorité de l’opinion, il va susciter une critique incendiaire de la part de WEB Dubois qui, à son propos, écrit : «  Home to Harlem, dans l'ensemble, me donna la nausée, et après ses parties les plus sales, je ressentis expressément le besoin de prendre une douche. » 

 
L’année suivante, en 1929, il conte, dans Banjo, a story without a Plot, les aventures d’un musicien afro-américain expatrié à Marseille, une ville qu’il a appris à bien connaître lors de son séjour en France quelques années auparavant. Son œuvre, et en particulier ce roman, influencera les futures têtes du mouvement littéraire de la négritude (Aimé Césaire, Léopold Senghor).
Les poèmes et les romans de Claude McKay impulsent alors le mouvement culturel connu sous le nom de « Renaissance de Harlem », dont il sera à jamais son plus talentueux représentant. Principalement littéraire (mais pas seulement), ce mouvement marque le début d’une reconnaissance de la littérature – et plus généralement de la culture – afro-américaine populaire. Le succès qu’il remporte s’explique non seulement par la qualité de ses productions mais aussi par l’important mécénat dont il bénéficie de la part d’intellectuels blancs (Carl van Vechten) comme noirs (Alain Locke, et même WEB Dubois, malgré sa critique acerbe de Home to Harlem). Les œuvres issues de ce mouvement sont marquées par plusieurs thèmes récurrents : la dénonciation des inégalités engendrées par la ségrégation raciale, la mise en valeur de l’héritage africain et l’usage plus ou moins régulier des patois afro-américains. Outre la volonté de mettre en avant cette culture, ce mouvement cherche essentiellement à forger une identité culturelle commune aux Noirs américains.
En 1930, Claude McKay se rend au Maroc où il s’installe pendant quatre ans. C’est durant ces années sous le soleil africain qu’il publie Banana Bottom, en 1933, dans lequel il observe et analyse, sur fond d’histoire romantique, les conflits culturels et politiques entre les milieux coloniaux et traditionnels de la Jamaïque. Il sort également un recueil de nouvelles, Gingertown.
Finalement, en 1934, il retourne aux Etats-Unis où il demeurera jusqu’à sa mort. En 1937, il rédige et publie son autobiographie, A Long Way from Home. Trois ans plus tard, il est naturalisé américain et amorce un tournant idéologique considérable. Devenant farouchement anti-communiste (et d’un anti-communisme capitaliste et réactionnaire, en rien anarchiste), au point de soutenir le maccarthysme en 1946, il se prend de passion pour la religion et rejoint, en 1944, la Catholic youth organization, à Chicago. D’un point de vue littéraire, ce changement politique se fait particulièrement sentir, en 1940, dans son roman Harlem : Negro Polis où les accents anti-communistes sont flagrants. Malade, Claude McKay meurt en 1948, après avoir suivi un parcours atypique qui l’aura mené d’un petit village montagnard de Jamaïque à la IVème Internationale communiste de Moscou. Poète, romancier, il aura surtout marqué la littérature américaine en propulsant sous les projecteurs la culture populaire afro-américaine. 

Guillaume
(Aggromoon n°4)



[1] Ecole normale fondée par Lewis Adams en 1881. Une fois à sa direction, Booker T. Washington lui fera connaître un large succès qui contribuera à en faire le principal établissement pour la formation d’une « élite » noire.
[2] Nom donné au militant IWW.
[3] Pour faire court, Marcus Garvey était partisan d’une Afrique noire (dont il se disait d’ailleurs le président provisoire) et d’une Amérique blanche. Pour lui, Blancs et Noirs ne devaient pas se mélanger, mais évoluer séparément en parallèle, sans haine raciale... Il développa ce qu’on a parfois appelé le « nationalisme noir », un mouvement mettant en exergue et exacerbant les particularités des cultures africaines et afro-américaines, prônant le rapatriement des Noirs en Afrique et l’auto-organisation (c'est-à-dire sans la participation de Blancs) des populations noires contre le colonialisme et l’esclavagisme moderne.

The Bleechers : le sommet d'une époque

       Les Bleechers font parti de ces groupes dont rien n’est à jeter. Malheureusement peu prolifiques, les quelques morceaux qu'ils sortiront de 1968 à 1971 (à peine plus d'une dizaine) sont parmi les meilleurs titres de early reggae jamais enregistrés et sortis des studios jamaïcains. S'ils semblent avoir eu un impact de premier ordre sur les jeunes skinheads anglais des années 69 et début 70, le groupe reste un ovni : on en entend parler, mais les informations nous manquent à son sujet. Ce n'est donc pas sans peine que j'ai tenté de vous rédiger une petite rétrospective de ce trio musical qui n'a pas fini d'user les cellules de nos platines ! 
Les Bleechers se forment dans le courant des années 68 autour d'un trio de premier choix : Leo Graham au leadvocal, Wesley Martin et Sammy aux harmonies. Leo Graham et Sammy n'en sont pas à leurs premiers pas dans la musique et l'industrie du disque de Jamaïque. Le premier chantait auparavant dans le superbe groupe de rocksteady The Overtakers, auteur de petits bijoux comme Girl You Ruff et That's The Way You Like It produits par Joe Gibbs en 1967. Le second, quant à lui, faisait parti des brillants Mellotones, déjà célèbres sur l'île avec des morceaux comme Uncle Desmond, Dry Up Your Tears et Nonesuch. Nos trois comparses n’en sont donc pas à leurs premiers coups.  
Le nom du groupe – The Bleechers - quelque peu étonnant, est en fait lourd de sens... En Jamaïque, un bleecher est un fêtard inconditionnel, le genre de type qu'on retrouve à toutes les soirées, du début à la fin. Une façon de dire, pour le groupe, que leur musique fera danser les gens jusqu’à en suer ! Et, franchement, nous n’en sommes pas loin.
Nos trois chanteurs auraient probablement commencé leur carrière auprès du producteur « Sir JJ » Johnson, même si, personnellement, je n'ai pas retrouvé de traces de ce début. Peut-être n'ont-ils qu'essayer de travailler avec lui, sans jamais pouvoir enregistrer ? Possible, mais quelque peu étonnant. Quoiqu'il en soit, ils ne s'attardent pas chez lui et, dès 1968, commencent à enregistrer avec le célébrissime Lee Perry, le boss un peu cinglé du label Uspetter. Comme nombre d'autres formations, c'est avec lui que les Bleechers connaîtront un succès plus que mérité.  
Leur premier morceau sur le label du producteur fou sort en 1968. Il s'agit de Farmer's In The Den, un morceau qui sonne clairement reggae mais qui semble encore un chouïa ancré dans le rocksteady, genre qui, à cette date, commence à connaître la relève. Bien qu’un peu niais dans les paroles (il s’agit simplement d’une version reggae de la célèbre contine Le fermier dans son pré), ce premier jet musical rencontre un certain succès. Mais ce n'est encore rien comparé à ce qui attend le jeune groupe pour l'année 1969, assurément leur plus prolifique.

 
En effet, cette année « bénie » (oulah, que dis-je…) voit naître les plus belles réussites des Bleechers, avec des riddims typiquement early reggae sur lesquels la voix sublime de Leo Graham, magnifiquement appuyée par les harmonies des deux autres comparses, se détache avec grâce. C'est ainsi que des morceaux comme Check Him Out, Come Into My Parlour, Everything For Fun ou bien encore Ease Up envahissent les bacs des magasins de disques, les platines des djs et grimpent dans les charts. Check Him Out servira même de fond musical pour les annonces d'un magasin de Lee Perry dans la rue Charles à Kingston.
Moins abondante, l'année 1970 se voit néanmoins offrir quelques petites perles : Adam & Eve, Send Me The Pillow, Scandal, etc. Mais, en 1971, après un morceau pour Sir JJ (Put It Good), le groupe cesse d'enregistrer et se sépare. Dommage. Ou tant mieux, peut-être a-t-il ainsi évité de finir par sortir des nullités, comme l'on fait tant d'autres... Malgré le split, Leo Graham poursuit dans la musique et entame une carrière solo aux côté de Lee Perry, ce producteur qui, au sein des Bleechers, lui a donné tant de succès. Cette combinaison donnera naissance à des morceaux comme Voodooism, New Flash, Black Candle et Doctor Demand. Il retravaillera aussi avec Joe Gibbs pour qui il enregistrera, en 1975, le très bon A Win Them. Mais, à l'aube des années 80, il finit par quitter la scène musicale, laissant derrière lui une carrière plus que réussie et une voix qui n'a pas encore finit de procurer des frissons.


Discographie (presque complète) :

Farmer's In The Den en 1968 pour Lee Perry.
Check Him Out en 1969 pour Lee Perry.
Come Into My Parlour en 1969 pour Lee Perry.
Everything For Fun en 1969 pour Lee Perry.
Pound Get A Blow en 1969 pour Lee Perry.
Ram You Hard en 1969 pour Lee Perry.
Ease Up en 1969 pour Lee Perry.

You're Gonna Feel It en 1969 pour Lee Perry.  
Send Me The Pillow en 1970 pour Lee Perry.
Adam & Eve en 1970 pour Lee Perry.
Great Favor en 1970 pour Lee Perry.
Yo Yo en 1970 pour Lee Perry.  
Scandal en 1970 pour Radway.
Put It Good en 1971 pour Sir JJ. 

Guillaume
(Aggromoon n°4)

Theo Beckford : le pianiste de Trenchtown

Une enfance musicale

Theo Beckford naît le 28 décembre 1935 à Kingston dans le quartier populaire de Trench Town. Son père, Lucas Beckford, est un musicien accompli, particulièrement doué au piano, au trombone et à la guitare, instruments qu'il met au service de plusieurs orchestres de l'île. Pourtant, ce n'est pas auprès de lui que Theo apprend le piano. Dans un entretien, il confiait à son interlocuteur : « Il ne m'a jamais enseigné le piano. Parfois, je le regardais jouer mais, lorsque je m'approchais un peu trop du piano, il me chassait. »[1] Malgré ce père réticent, il joue ses premières notes sur le piano familial, se précipitant dessus lorsque son usager habituel s'absente. Il a aussi coutume, si l'on en croit ses dires, de s'exercer sur celui de son école : « Quand j'étais à l'école (Boys Town School), j'avais l'habitude de m'amuser avec le piano, ce qui était bien sûr interdit. Parfois, il y avait cet homme, Père Sherlock, qui s'en apercevait et j'étais dans de sérieux problèmes. Un jour, il m'a entendu jouer du piano. Beaucoup d'écoliers dansaient autour de moi. Quand je me suis retourné, Père Sherlock me regardait. Il a commencé à rire et a dit : continue de jouer ! Depuis ce jour, j'ai continué à jouer du piano. »
Visiblement encouragé par ce mystérieux Père Sherlock, Theo Beckford fait ses premiers pas de pianiste en compagnie d'un jeune camarade qui sera, lui aussi, vouer à une certaine renommée : Richard Ace, futur membre des Rhythm Aces. Selon Theo Beckford, tous les deux se complétaient alors très bien : alors que Richard avait une meilleure oreille musicale, Théo, lui, lisait bien plus aisément les notes sur les partitions. Forts de leur compétence respective, ils apprirent tout deux le piano en s'entraidant régulièrement.

 
       Quand il n'est ni à l'école ni sur son piano, Theo Beckford suit les soirées des grands sounds systems de l'île qui, dès la fin des années 40, démocratisent et popularisent la musique afro-américaine en la rendant accessible à des gens qui, accablés par la pauvreté, n'ont pas de quoi se procurer les rares et onéreux disques importés des Etast-Unis. A ce sujet, il se rappelle : « Je suivais les sound systems comme Nick the Champ, Roderick, Admiral Deans, Sky-Rocket, Tom the Great Sebastian et Admiral Cosmic qui avaient l'habitude de jouer au Shady Grove club pendant les vacances. »

Du pionnier au roi ?

Après ses études, Theo Beckford trouve un boulot dans la construction, « a rough work » comme il dit. En parallèle, il continue à travailler son piano, se met au chant et donne des cours de musique à des gens de son quartier. Plus ou moins habitué du studio Federal dans lequel il s’exerce régulièrement, sa jolie voix est rapidement repérée par Mr. Khouri qui, un jour, le prie d'enregistrer un morceau. En échange d'un sandwich et d'une boisson (!), il accepte et, accompagné par les musiciens de Coxsone, enregistre Easy Snappin'. Nous sommes alors en 1956 et Theo Beckford vient d'enregistrer le premier hit de sa carrière. C'est une véritable bombe musicale, un morceau qui fait un tabac dans les sound systems. Largement inspiré du rhytm'n'blues américain de l'époque, ce premier titre commence déjà à poser les bases de ce qui deviendra plus tard le ska, genre musical typiquement jamaïcain que Theo Beckford contribuera à créer et à développer entre la fin des années 50 et le début des années 60. Easy Snappin' remporte donc un véritable succès, mais son auteur n'en voit pas un centime, même lorsque, quelques dizaines d'années plus tard, le morceau est utilisé pour une pub de jeans. Un bien triste leitmotiv de l'industrie du disque jamaïcaine...
       Jusqu'en 1959, Theo Beckford travaille avec Coxsone et enregistre plusieurs titres, dont les superbes Tell Me Little Darling, Shake A Leg, ou encore Jack & Jill Shuffle, tous des morceaux qui, sans être encore vraiment du ska (car toujours trop ancrés dans le rhythm'n'blues) en jettent indéniablement les bases. Succès en Jamaïque, ils sortent aussi en Angleterre sur le célèbre label Blue Beat de Emile Shalit (déjà connu pour ses pressages de Prince Buster). Parallèlement à sa carrière solo, il est aussi engagé comme pianiste des Blues Busters avec lesquels il enregistre quelques excellents morceaux.
En 1959, lassé de ne toucher aucune royaltie et d'être payé à coup de lance pierre (« juste de quoi m'acheter du pain et du beurre » dit-il), Theo Beckford rompt sa collaboration avec Coxsone. Il marchande alors ses services comme pianiste – et organiste – à des producteurs comme Duke Reid (du label Treasure Isle), Prince Buster ou Leslie Kong (du label Beverley's) qui l'emploient pour backer les artistes qu'ils enregistrent.
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       Vers 1962, sans doute désabusé par les arnaques répétées des producteurs, notre pianiste monte son propre label. En référence au label américain King et parce qu'il se considère déjà comme l'inventeur et le pionnier du ska, il choisit de le baptiser King Pioneer. Sur ce nouveau label, il se produit lui-même et sort de superbes titres, généralement enregistrés au studio Federal. On y trouve d'abord des ryhthm'n'blues comme le fameux Mr. Downpressor (dont les paroles visent Coxsone que Theo accuse d'être un « méchant » et un « exploiteur »), The Rocket et Drink Rum (tous trois sortis en 1962), puis des ska pur et durs dans lesquels il s'illustre avec brio comme Boller Man, Trench Town People, What A Woe et le sublime Bajan Girl (tous sortis en 1965). Il produit également d'autres artistes, notamment Charlie Organaire (Go Home), Toots Hibbert (Old Flame), Shenley Duffus (Don't Worry To Cry), Karl Walker (But Officer) et Basil Gabbidon (Jamaica Is Mine). Parallèlement à cette activité d'autoproduction et de production, Theo Beckford retourne aussi bosser pour quelques grands producteurs de l'île, notamment ses anciens patrons pour qui il enregistre un certain nombre de ska : Duke Reid, Leslie Kong (à noter les superbes Take Your Time et Ungrateful People) et Prince Buster. C'est à cette date aussi qu'il entame de nouvelles collaborations avec des types comme Clancy Eccles et Bunny Lee.
            Le jeune pianiste de Trench Town est donc une figure incontournable de l'ère du rhythm'n'blues et du ska jamaïcains, musiques dans lesquelles il s'est fait une place de choix, autant par ses talents de chanteurs et de pianiste que par les qualités des productions de son label. Dès le début des années 60, son succès traverse d'ailleurs les frontières de la Jamaïque pour se répandre en Angleterre où la plupart de ses titres et de ses productions sont édités sur les labels anglais Blue Beat, Black Swan et Island. Pour autant, Theo Beckford ne restera pas enfermé dans ses premiers succès et saura faire preuve de créativité et de talent dans les ères musicales à venir.

Un gars qui fait danser la jeunesse anglaise

Entre 1967 et 1968, en pleine période rocksteady, Theo Beckford semble un peu moins actif mais parvient tout de même à prendre le train en marche et à se faire une place en produisant, en 1967, des morcifs comme Rock Steady Cool, I Have Changed et The Gal.
A la fin de l'année 1968, quand le reggae commence à pointer le bout de son nez en Jamaïque, Theo Beckford est, une fois encore, au rendez-vous. Il travaille alors essentiellement avec des producteurs comme Clancy Eccles (pour qui il enregistre une fort mauvaise version revisitée en mode reggae de son classique Easy Snappin') et Eric Barnett (pour qui il enregistre The Horse et Te Ta Toe). Ce nouveau style musical – le early reggae – se caractérise alors par une prédominance de l'orgue hammond, instrument que Theo Beckford maîtrise parfaitement et aux commandes duquel il va enregistrer, en cette année 1969, de superbes morceaux comme Swing Free, Quaker City (avec Eric Barnett, absolument magnifique!), Brother Ram Goat, etc.
En Angleterre, ces quelques titres font un véritable tabac et trouvent, chez les skinheads, un public fidèle. Edités par des labels anglais comme Pama, Gas et Crab, ils y rencontrent un succès considérable qui propulse Theo Beckford au rang des idoles des jeunes tondus.  
Au début des années 70, Theo Beckford se remet activement dans la production et lance la carrière d'artistes comme Jah Woosh ou Keith Walker. Il reprend également à son compte un magasin de disques qu'il baptise Sundown Record Sale Shop. Mais cette nouvelle décennie marque aussi le début de son déclin, Theo Beckford ne semblant guère parvenir à prendre le chemin du reggae roots qui, à cette époque, détrône tous les autres styles. Plutôt étonnant de la part d'un bonhomme qui a su s'adapter et développer autant de musiques que le rythm'n'blues jamaïcain, le ska, le rocksteady et le early reggae. Aux dernières nouvelles, il serait mort en 2003 à Kingston, assassiné à coups de machette pour une raison qui me reste totalement inconnue... Les mystères de la Jamaïque... 

Guillaume
(Aggromoon n°4)


[1] Les extraits d'interview sont tirés de la pochette du LP Trench Town Ska de The Beckford & Friends, superbe compilation de certains rythm'n'blues et ska du bonhomme. C'est aussi sur elle que j'ai pu trouver bon nombre d'informations sur sa carrière musicale, autrement peu connue.